Brève histoire de l’approche par les compétences

Multi Function Display H175 et compétences pilotes et CBTA

“Depuis fort longtemps, des efforts considérables ont été entrepris pour développer la compétence […] ce qui est nouveau, c’est que le contenu qui est donné à la notion de compétence n’est plus évident et pose question” (p. 20), Le Boterf. (2015). Construire les compétences individuelles et collectives.

Un cadre de formation renouvelé, centré sur la pertinence

L’approche par les compétences (CBTA) n’est pas une recette ni une pédagogie, mais une philosophie de la formation centrée sur l’action et la pertinence. Cette approche est née dans les contextes militaires et industriels pour mieux répondre aux exigences du terrain. Introduite dans l’aviation civile par l’Organisation de l’Aviation Civile Internationale (OACI), elle propose de concevoir la formation non plus à partir d’un programme figé, mais à partir des compétences à démontrer en situation professionnelle. L’article retrace les étapes clés de cette évolution, les principes sous-jacents du CBTA, et la lente appropriation par les systèmes réglementaires, notamment en Europe.


Les origines de l’approche par les compétences dans la formation et l’évaluation (CBTA)

L’expression « approche par les compétences », ou son acronyme anglais CBTA (Competency Based Training & Assessment), ont tendance à devenir de plus en plus présent dans l’aviation et en particulier dans la réglementation de la formation. Mais d’où vient cette notion et quelles sont ses implications dans l’aviation. Un bref survol de la notion “d’approche par les compétences” permet de mettre en lumière que cette dernière a d’abord été utilisé aux USA, en formation professionnelle avant de faire son entrée dans l’enseignement primaire, secondaire et supérieur. Dans l’aviation, bien que le terme de “compétence” soit présent dès la première édition de l’annexe 1 (personnel Licensing) à la convention internationale de l’aviation civile (OACI), la notion d’approche par les compétences est développée à partir de 2006 . Elle gagne ensuite l’Europe et les textes EASA à partir de 2018. On peut dire que cette approche se concentre sur l’apprenant et les situations dans lesquelles il évolue. Elle vise à fournir un cadre de référence pour déterminer ce qui doit être appris, ce qui doit être évalué afin d’ajuster un programme de formation à un objectif clairement définit. Ce cadre est également supposé faciliter la reconnaissance, la validation et le transfert des compétences tout au long de la vie professionnelle.

La fin des années 1950 et 1960, aux États-Unis, ont vu l’apparition de méthodologies d’ingénierie de formation telles que l’Instructional System Design (ISD) et  le System Approach to Training (SAT). Ces méthodes, se réclamant d’un certain pragmatisme pédagogique, ont abouti à la mise en place d’une approche structurée, orientée performance, dans la formation. La formation et l’évaluation basées sur les compétences (CBTA – Competency Based Training & Assessment) ont également évolué à partir de développements ultérieurs dans l’apprentissage (voir l’enseignement programmée et la pédagogie de la maîtrise  pour ceux qui veulent approfondir les origines de cette approche). Les taxonomies d’objectifs pédagogiques et la pédagogie par les objectifs ont également vu le jour aux USA à cette époque. Dans l’approche par les compétences, les connaissances et les compétences devaient être démontrées à des niveaux satisfaisants pour faire face aux exigences des situations professionnelles. Enfin, les évaluations devaient être fondées sur des comportements ou des résultats observables.

Les années 1970 ont vu l’utilisation généralisée des principes basés sur les compétences dans l’enseignement et la formation professionnelle et technique aux États-Unis. En 1980, la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement a adapté la méthodologie à son tour en mettant sur pied le programme TRAINMAR. Il est devenu une source importante de formation dans le domaine des ports et de la marine marchande de tous les pays en développement. Dans les années 1980 et 1990, cette approche s’est propagée à l’Europe et à d’autres parties du monde. Elle a aujourd’hui fait son entrée dans l’enseignement “académique” comme dans l’enseignement technique et professionnel en Europe.

Quand l’OACI se penche sur l’approche par les compétences 

La création du groupe de travail ICAO FCLTP (Flight Crew Licensing and Training Panel) intervient en 2002. L’objectif de ce groupe était d’explorer de nouvelles pistes pour la formation des membres d’équipage de conduite. A la suite des travaux du FCLTP, l’ICAO publie la première édition du Doc 9868, Procedures for Air Navigation Services (PANS) – Training. C’est le premier document de l’OACI à se concentrer sur la formation et à mentionner le CBT (Competency-Based Training), l’approche par les compétences dans la formation. C’est le programme de formation MPL (Multi-crew Pilot Licence), la formation de copilote pour l’aviation commerciale, qui inaugure cette nouvelle approche dans les formations. En 2018, le FCLTP est renforcé par le CBTA-TF (Competency-Based Training and Assessment Task Force), un groupe d’experts, d’instructeurs pilotes et d’universitaires. Dans le Document 9868, l’approche CBT (aujourd’hui appelée CBTA pour Competency-Based Training and Assessment) est en train de se généraliser à tous les métiers de l’aviation. On trouve en particulier les référentiels de compétences et autres éléments intéressants la formation pour : Les mécaniciens et ingénieurs (Aircraft Maintenance Mechanics & Engineers) depuis 2011, le reccurent training et l’EBT depuis 2013, les contrôleurs aériens (Air Traffic COntrollers, ATCOs) et les Air Traffic Safety Electronics Personnels, ATSEP, depuis 2015, les instructeurs et les « évaluateurs » depuis 2016.

La troisième édition du Doc 9868 a été publié en 2020. Cette édition contient un chapitre assez détaillé sur l’approche par les compétences dans la conception des formations (CBTA). On y trouve également un chapitre qui traite de la formation des « Course developers » et précise : « Course developers shall have demonstrated that they are able to develop training in accordance with the principles of a competency-based approach to training ». En février 2021, à la suite de la réunion du comité OPS ICAO, il est décidé d’étendre aux hélicoptères l’approche CBTA et l’EBT, y compris pour les qualifications de type. L’OACI est en train de former son groupe de travail (ICAO Helicopter training Panel) afin de travailler sur ce thème. La France (DGAC) est représentée dans ce groupe. Les travaux étaient supposés débuter fin 2021 avec un horizon à trois ans pour les premiers livrables. Le document ICAO n° 9941, dont la première édition a été publié en 2011 est aujourd’hui le document de référence pour la conception de cours selon la méthode de formation basée sur les compétences (CBTA).

L’IATA est impliquée, et en Europe, CBTA et EBT avancent aussi

Pour information, dans le même temps, en 2006, l’IATA (International Air Transport Association) a publié un « White Paper » sur le CBTA, (Competency-Based Training and Assessment Expansion within the Aviation System). Et en 2007, L’IATA a lancé le programme « IATA Training and Qualification Initiative, ITQI », un groupe de travail pour moderniser la formation des pilotes, des instructeurs pilote et techniciens dans l’aviation. De 2007 à aujourd’hui, l’IATA a publié de nombreux « guidance materials » pour la formation des pilotes, instructeurs et évaluateurs.

À ma connaissance, l’approche par les compétences est entrée dans les textes Européens (EASA Part-FCL  et Part-ORA) à partir de 2018 (ED Decision 2018/001/R) en particulier à travers le contenu de la formation initiale théorique et des objectifs pédagogiques (Subject AREA 100 KSA, Knowledge, Skills and Attitudes Learning Objectives). Dans les textes EASA (Part-FCL & Part-ORA), on trouve actuellement plusieurs mentions relatives à l’approche par les compétences (CBTA) ou à des notions qui lui sont associées comme dans :

ISD, ADDIE et Part-ORA

AMC2 ORA.ATO.230(a) Training manual and operations manual qui précise, entre autres, que les ATO qui délivrent de la formation théorique pour les licences de pilotes professionnels devraient s’assurer que le cours est conçu sur la base d’un processus  ISD (Instructional System Design), que les formateurs qui diffuse un cours basé sur les notions de KSA ont reçu une formation appropriée.

GM5 ORA.ATO.230(a) Training manual and operations manual qui précise à nouveau l’intérêt à utiliser une méthodologie de conception de cours (ISD) et précise que la méthode ADDIE est adaptée (c’est une méthode générique préconisée par l’OACI). Pour autant, le texte EASA ne donne pas plus de détail sur cette méthode.

Mais pour comprendre et anticiper les changements à venir, il faut regarder du côté des « Rule Making Tasks », le processus de modification des textes publiés par l’EASA. A ma connaissance, il existe deux groupes de travail sur les sujets training :

CBTA et EBT dans les RMT EASA

RMT 0194, Modernisation and simplification of the European pilot licensing and training system and improvement of the supply of competent flight instructors. Les objectifs de cette tâche de réglementation sont d’abord d’améliorer l’offre d’instructeurs de vol compétents et étendre les principes de gestion des menaces et des erreurs (TEM) à toutes les licences et qualifications (décision prévue en 2024). Et aussi de moderniser et de simplifier le système de délivrance des licences et de formation des pilotes en incorporant les principes de la formation et l’évaluation basées sur les compétences. (CBTA), (décision prévue en 2026).

RMT 0599, Evidence-Based and Competency-Based training. L’objectif de cette tâche est de réviser les dispositions contenues dans la sous-partie Flight Crew de la Part-ORO, tout en assurant l’alignement entre les textes Part-FCL et Part-OPS en ce qui concerne les exigences de formation des équipages de conduite. La sous-tâche 1 comprend l’introduction de la formation fondée sur des retours d’expériences (EBT) et les compétences (CBTA) dans les formations récurrentes (décision 2022). La sous-tâche 2 comprend l’extension de l’EBT à d’autres aspects de la formation (cours de conversion, qualification de type, etc.) permettant une seule philosophie de formation (décision 2025). Enfin, la sous-tâche 3 étendra l’EBT aux hélicoptères permettant une seule philosophie de formation à travers l’industrie aéronautique(décision 2026).

En conclusion, la formation des professionnelles de l’aviation va évoluer dans l’avenir…

Avec le CBTA, on s’éloigne d’une approche, plus « traditionnelle » par les contenus et l’expérience, avec des durées de formation et des volumes d’heures pour ce concentrer sur les besoins de l’apprenant. Cette approche concerne des considérations générales à prendre en compte lors de la conception, de la mise en œuvre de programmes de formation et pendant les évaluations. Le point fort étant de mettre en relation les compétences développées en formation et les tâches réalisées par les opérateurs en situation professionnelle. Elle est supposée répondre de manière plus réactive aux réalités des activités professionnelles (retours d’expériences et innovations technologiques fréquente par exemple).

Ça va donc bouger pour le monde de la formation hélicoptère dans l’avenir sur les axes : Conception des formations à travers le CBTA, y compris pour les qualifications de type, formation des instructeurs (qu’il faudra former et mettre « aux normes » CBTA), la généralisation de l’EBT et la simulation. Il faut rester vigilant car bien que la formation des instructeurs EASA nécessite une bonne « mise à jour », il faut s’assurer que les évolutions iront dans le bon sens. Tenez-vous informé, en particulier en lisant le dernier EPAS, European Plan for Aviation Safety (EPAS) 2022-2026.


Pour aller plus loin :

Boyatzis, R.E. (2008), “Competencies in the 21st century“, Journal of Management Development, Vol. 27 No. 1, pp. 5-12.

De Ketele, J. M. (2008). L’approche par compétences : au-delà du débat d’idées, un besoin et une nécessité d’agir. Logique de compétences et développement curriculaire. Débats, perspectives et alternative pour les systèmes éducatifs, 61-78.

Hodge, S. (2007). The origins of competency-based trainingAustralian Journal of Adult Learning47 (2).

Competency-Based Education in Aviation, exploring alternate training pathways. Suzanne Kearns, Timothy Mavin & Steven Hodge. Routledge, 2016.


4 thoughts on “Brève histoire de l’approche par les compétences”

  1. Salut Christophe

    Affaire à suivre alors ?
    Sujet très intéressant en fait que celui de l’IA dans l’élaboration d’un syllabus aussi complexe que celui de la création d’un syllabus complet de formation aéronautique du genre qualification de type.
    amitiés
    Jacques

  2. Les opérateurs hélicoptères, doivent s’adapter pour rester performants dans un marché difficile et toujours plus compétitif.
    Les réglementations, les métiers , les spécialités extrêmement diverses ,attachés à l’aéronautique vont contraindre les décideurs en charge de la formation à un effort accru pour former chaque individu à des tâches , plus variées, sur des aéronefs de plus en plus sophistiqués , dans le respect des textes contraignants.
    L’effort et le coût de la formation devra forcément être optimisé avec l’emploi de nouvelles techniques d’apprentissage et de formation pour tous les intervenants.
    Un refonte , pour ne pas dire une révolution des techniques d’enseignement s’annonce. Pour s’y préparer, les acteurs de l’aéronautique devront certainement déléguer ces formations techniques, afin de les rendre :
    Plus adaptées et ciblées sur l’emploi final de l’apprenant.
    Moins chronophages pour l’entreprise grâce à l’emploi de techniques plus modernes (télé-enseignement, simulation).
    Plus respectueuses des réglementations.
    Plus économiques pour l’entreprise.

    1. Bonjour Patrick,
      Vaste sujet de débat; La performance VS la compétitivité …
      Il conviendra d’abord de définir les deux concepts et surtout de savoir à qui cela s’applique.
      Une compagnie ne peut être performant et compétitive que si son personnel est compétent et performant. Ce qui nous ramène à la formation initiale et à la formation professionnelle en général.
      Et là je te rejoins complètement sur la fin de ton post.
      Le mot Révolution me fait cependant toujours un peu peur. L’utilisation de technologies novatrices en matière de formation peut être un piège si l’on perd de vue l’objectif de la formation qie est de développer les compétences opérationnelles de l’apprenant dans le strict respect des réglementations en vigueur.
      Je me demande si quelqu’un a déjà tenté de rentrer des donnés dans une AI pour crér un syllabus ?

      1. AI ! un sujet qui va certainement changer les habitudes !
        Oui, il est possible de créer un syllabus, un programme de formation, avec un logiciel IA.
        On donne un texte, ou un contenu “académique”, et l’IA peut proposer un programme de formation.
        J’ai vu une démonstration mais je ne l’ai pas encore pratiqué !
        Amitié

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